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Débats d’idées: un exercice en voie d’extinction?

© pixabay.com_portrait

Dans un monde hyper-connecté comme le nôtre où, en un seul clic, n’importe qui peut donner son avis sur tout par les réseaux sociaux et accéder à toutes sortes d’expressions politiques, artistiques, culturelles via des blogs, des podcasts ou sur YouTube, où d’autre part les chaînes TV d’information continue consacrent un maximum d’heures d’antenne à des tables rondes, à des face à face sur l’actualité ou sur des faits de société, n’est-il pas paradoxal de poser la question de la fin des débats d’idées? Non, car dans le même temps, un public averti n’aura pas manqué de constater le déclin continu du lectorat de journaux ou d’hebdomadaires faisant la part belle aux pages « Idées », aux articles de fond et aux sujets de réflexion, voire la disparition ces toutes dernières années de 3 grandes revues intellectuelles : « Les temps modernes », « Vacarme » et enfin « Le débat »…

Ce qui caractérisait ces revues « généralistes » et qui plaît moins de nos jours, c’était la volonté de présenter un sujet dans sa complexité et ses ramifications avec d’autres questions, de l’aborder dans toutes ses dimensions avec des points de vue et des angles d’attaque différents, le but n’étant pas forcément de convaincre le lecteur mais de lui donner des outils d’analyse lui permettant de dégager une vue d’ensemble et de se forger ensuite son opinion. Une telle démarche intellectuelle de mise en perspective et en cohérence, de surplomb, d’éclairage – ce qu’on pourrait comparer en photo à une vue panoramique par opposition à un gros plan – vient se heurter au goût de l’époque pour l’immédiateté, le fragmentaire, l’instantané et, il faut bien le dire aussi, le sensationnel.

Beaucoup de personnes éduquées, ayant un bon niveau d’études, manquent aujourd’hui de culture générale, de curiosité « encyclopédique » et manifestent bien plus d’intérêt pour des domaines segmentés, spécialisés que pour des sujets pluridisciplinaires. La figure de « l’honnête homme » du 17ème siècle qui avait un éventail très large de connaissances est presque devenue une rareté.

En réponse à cette demande croissante d’informations pratiques et opérationnelles, les publications ou les débats déroulent désormais le tapis rouge aux experts, spécialistes, techniciens dont les compétences sont sollicitées à l’envi sur des sujets considérés à l’heure actuelle comme essentiels, tels que l’économie, le droit et, en cette période de pandémie, la santé. Ces experts ont pris le relais des intellectuels mais cette fois sur un segment bien précis – celui de leur spécialité – , ce qui n’exclut d’ailleurs pas la controverse, mais donne trop rarement lieu, par exemple au sein des sommités médicales, à des débats publics argumentés et contradictoires.

Certes, il existe toujours des penseurs, des essayistes ou des philosophes que l’on peut lire ou entendre. Toutefois leurs revues ou leurs tribunes ne sont guère pluralistes et ouvertes à la contradiction, elles sont essentiellement engagées et militantes et leur public-cible est bien identifié et conquis d’avance. On les voit défendre leur vision du monde dans leur revue papier, sur leur site internet ou sur des chaînes TV mais finalement assez peu se confronter aux défenseurs d’une vision radicalement différente. En fait, les intellectuels sont devenus aujourd’hui des polémistes qui engagent plutôt un dialogue et un échange avec leur public et leurs partisans et accessoirement avec leurs opposants.

De la même façon, nombre de débats d’idées actuels sont biaisés par un défaut d’approche pluraliste et souffrent d’une radicalité peu propice à une discussion constructive et à l’échange de points de vue équilibrés. Que ce soit sur des thèmes comme le féminisme, l’écologie, la diversité, certains défenseurs de ces causes sont plus habités par une conviction idéologique et par un engagement moral que par le souci d’argumenter et de convaincre leur interlocuteur. L’invective ou l’anathème y supplantent hélas trop souvent la dialectique.

Le support papier qui permettait aux grandes revues de développer une confrontation d’idées et des analyses approfondies est à la peine pour répondre à la consommation rapide d’informations. Du coup, celles-ci utilisent d’autres canaux dont les sources, pas toujours contrôlées, pas assez filtrées, ne sont pas exemptes de sectarisme, voire de complotisme. Même si certaines revues classiques subsistent comme « La revue des deux mondes » ou « Esprit » notamment grâce à leur site internet, la tendance est désormais aux articles en ligne sur des sites tels que « La vie des idées » et « AOC » qui ne cessent de gagner des lecteurs comme d’ailleurs tous les abonnements numériques des journaux ou hebdos. De même, le public n’a jamais été aussi friand de discussions en ligne sur Twitter, Facebook ou d’interactions avec les invités des plateaux de radio ou de TV.

Les débats ne sont donc pas morts. Il y en a même sans doute un trop-plein. Ce qui est certain, c’est qu’ils ont changé de nature et de forme. Moins conceptuels et moins réservés à une élite intellectuelle, ils sont plus émotionnels, plus spontanés et ouverts à un public bien plus large que par le passé. Qui, sans en avoir pourtant toutes les compétences, ne s’estime pas aujourd’hui habilité à exprimer son avis sur n’importe quel sujet, à critiquer celles et ceux qui ont une responsabilité, un pouvoir ? Les professeurs, comme d’autres, n’en font-ils pas parfois injustement les frais ? A-t-on encore affaire alors à des débats d’idées, ou à un brassage d’idées reçues et d’opinions dominantes ?

Pour citer un domaine qui nous intéresse au premier chef, y a-t-il un vrai débat d’idées au sein de l’Education Nationale depuis des décennies sur le rôle, les missions, l’autorité du professeur, la place de l’élève et des parents dans le système éducatif ? A-t-on jamais remis en question la doxa en vigueur quels que soient les ministres, sur l’approche éducative au détriment de la transmission des savoirs dans l’acte d’enseigner, sur l’encadrement croissant de la liberté pédagogique des enseignants, sur l’influence toujours plus affirmée des familles au sein de l’Ecole ? Je laisse à chacun le soin d’en juger.

Il ne s’agit pas de rejeter les modes d’expression modernes de la pensée – il faut vivre avec les outils numériques de notre temps. Il convient en revanche d’appeler à la vigilance vis à vis des opinions répandues sur les ondes ou sur la Toile qui n’évitent pas toujours les écueils de la confusion, du simplisme, voire du prosélytisme, surtout en l’absence de dialogue contradictoire. A chacun de faire l’effort de vérifier, d’approfondir ce qui lui est asséné et martelé parfois sans fondement, d’entendre et de respecter le point de vue de l’autre par-delà les clivages politiques, sociaux, culturels.

C’est aux familles qu’il revient en priorité la responsabilité d’éduquer les jeunes générations- qui sont les plus réceptives à toutes sortes d’idéologies- au bon usage de ces outils et au développement de l’esprit critique vis à vis de tous ces messages. Plus elles disposeront en amont de ces pré-requis, plus les enseignants pourront contribuer efficacement à leur transmettre les notions, les méthodes et les grilles de lecture leur permettant de bien comprendre les enjeux du monde qui les entoure.

D. P. Lavalette

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